I.
Etats-Unis, Salem, dix ans plus tard.
Je pouvais sentir les flammes venir me lécher les pieds. J'avais beau remuer, je ne pouvais pas bouger. Autour de moi, les gens criaient et riaient. Je ne pouvais même pas me boucher les oreilles pour ne plus les entendre. J'étais condamnée à rester là, à les regarder savourer ma défaite sans pouvoir me défendre. Au loin, je vis passer une silhouette qui se rapprochait doucement. Une femme, sans aucun doute. Son image se fit plus claire : un visage allongé, et fin, deux grands yeux verts et une bouche généreuse. Le tout rehaussé d'une dense chevelure aux couleurs des flammes. Plus elle se rapprochait et mieux je pouvais l'identifier. Je connaissais ce visage. Mais non ... Ce n'était pas possible ... Je l'appelais :
"Maman ! Maman !"
Mais elle ne bougea pas. Elle ne me regarda même pas ! Elle s'éloigna alors que les flammes de l'Enfer me dévoraient avidement. Je me mis à hurler. Si bien que l'air manqua rapidement à mes poumons. Je suffoquais ...
L'aire manquant me tira du sommeil. Je haletais. Terrifiée, je fis le tour des environs pour voir où je me trouvais : des murs blancs, une seule et unique fenêtre avec des barreaux. De l'autre côté, une table en bois et devant, une chaise du même bois sur laquelle étaient posées un jupon en lin avec une jupe et en corsage en laine de couleur marron. On avait pris soin de poser des bas en laine blanche sur le dossier et au pied de la chaise, je retrouvai ma paire de sabots. Je poussai un soupir de soulagement. J'étais bien à l'orphelinat pour jeunes filles à l'entrée de Salem. Celui que je fréquentais depuis maintenant dix ans.
Ma respiration était toujours agitée. Je passai en revue chaque parcelle de mon corps en soulevant les draps : j'avais beaucoup grandi et m'étais affinée avec le temps. Ma peau, par contre, était toujours aussi blanche que la neige et avec l'âge, elle s'était constellée de tâches de rousseur. Mes bras, comme mes jambes étaient longs et fins. J'avais une fort jolie poitrine et lorsque je redressais mes épaules courbées, on la voyait nettement mieux. Je m'assis sur le rebord de mon lit et me levai pour faire quelques pas en direction de la fenêtre. Sous mes pas, le plancher grinça légèrement. Arrivée devant la vitre, je contemplai mon reflet : j'avais un visage fin et allongé. Hérité de ma mère, cela ne faisait aucun doute. Je pinçai volontairement mes lèvres pour leur donner de l'éclat : Deux lèvres rouges et légèrement pulpeuses, savamment dessinées pour donner à mon visage un aspect de poupée. Au milieu de mon visage était planté un tout petit nez que venaient pimenter deux petites joues roses que je pinçai rapidement. Mon regard d'inspection était coloré de vert. Après avoir constaté que rien en moi n'avait bougé, je consentis enfin à me préparer. J'allais vers le petit meuble posé contre la fenêtre sur lequel on trouvait une vasque et une bassine. En plongeant mes doigts dedans, je constatai avec habitude que l'eau y était gelée. Dans un soupir, je plongeai vivement la main pour y briser la glace qui s'était formée en surface et je portai mes doigts à mon visage. L'eau glacée me retira un frisson avant de s'étaler en gouttelettes jusqu'à la racine de mes cheveux qui étaient roux, longs et frisés.
Une fois ma toilette terminée, je passai à l'habillage. Du bruit dans le couloir m'avertit que je serais surement la dernière à la messe avant le petit-déjeuner. Je haussai les épaules en souriant : A quoi bon arriver à l'heure pour un Dieu auquel je ne croyais pas et qui plus est, avait condamné ma mère des années plus tôt ? J'avançai jusqu'à ma chaise et y saisis la tenue que j'avais préparée la veille. Otant ma chemise de nuit, je me mis dos à la fenêtre. C'est en me tordant le cou pour voir mon dos que j'y aperçus une marque étrange située tout en bas, à la naissance de mon bassin. Elle ressemblait à une série de vagues à la fois très courtes et très élancées. Je n'avais aucun souvenir de ce tatouage. Il semblait pourtant comme avoir été marqué au fer rouge. Comme si on avait voulu que je me souvienne à jamais de quelque chose. Mais quoi ? Des coups retentirent à la porte de ma chambre. J'enfilai mes chausses et sortis de la piève pour rejoindre mes camarades rassemblées en file indienne dans le couloir.
Cela faisait une dizaine d'années que je vivais ici. On m'y avait amenée suite à la mort de ma mère. Je n'ai jamais oublié son regard. Ce regard qu'elle avait quand les flammes l'ont dévorée. Je le revois sans cesse chaque nuit. On ne m'a jamais dit pourquoi on l'avait condamnée ni de quoi on l'avait accusée. Elle avait toujours été une bonne mère et maintenant encore, je m'interrogeais. Je savais qu'elles étaient nombreuses dans ce même cas. Au jour d'aujourd'hui, on ressassait de nouveau cet épisode macabre du primtemps 1594. Mais, on se taisait vite car l'église veillait au silence. Je descendis les marches et me rendis rapidement au réfectoire. Je courrai en soulevant mes jupes et passai devant le crucifix du grand hall du pensionnat. Plus que jamais, je refusai de me plier au règlement et tirai la langue à ce dieu de bois. Je n'entendis pas les pas qui se rapprochaient. Je m'apprêtai à rire de ma bêtise lorsqu'une voix se fit entendre derrière moi :
"Hum ... Hum !"
Je me retournai et me retrouvai nez-à-nez avec la mère supérieure. Je ravalai mon sourire et baissai les yeux, faisant mine de rajuster mon tablier.
"Qu'étiez-vous en train de faire mon petit ?" Me dit-elle en ne me lâchant pas du regard.
Elle me dit cela d'un air tellement maternel que je relâchai ma vigilance. Après tout, elle était celle que je méprisais le moins? Sans doute parce qu'elle était celle qui s'était montrée la plus patiente avec moi. Aussi, relevai-je le menton pour la regarder dans les yeux :
"Je partais déjeuner ma mère !"
S'il y a bien une chose qu'on ne supportait pas ici, à l'église, c'était le mensonge. Or, je ne mentais pas. J'étais juste en retard d'une dizaine de minutes. La religieuse soupira et me laissa filer.
Au réfectoire, j'observai mes camarades. Je voyais les mêmes visages depuis dix ans. Des filles qui, comme moi avaient été récupérées errantes sur les bords de la route à la sortie de Salem. Les religieuses, le plus souvent cachaient les origines de notre arrivée parmi elles. Orphelines, nous nous trouvions ici au sein d'une grande famille. Mais, je m'étais toujours sentie extérieure à tout ça. Pour moi, ce n'était pas mon monde. Et pourtant, je m'étais toujours pliée aux règles. Je n'ai pas le souvenir d'avoir toujours été une enfant modèle. Mais je me suis toujours tenue tranquille. Et pourtant, au fond de moi, quelque chose bouillait.
Un bruit de canne frappant contre le sol me ramena à la réalité. Je relevai donc la tête et l'appuyai sur mes coudes. En face de moi, des jeunes filles de mon âge. A seize ans, nous étions les plus âgées. Notre sort en était tout tracé. D'ici quelques mois, nous serions présentées à de riches familles en vue d'un mariage. Je m'y refusais. C'était des hommes qui avaient tué ma mère. Je les haïssais. Quelque chose en moi disait que mon destin avait toujours été différent de celui des autres jeunes filles. Déjà, cette marque que j'avais dans le bas du dos. Ma mère avait-elle eu la même ? Et, puisqu'on l'avait brûlée pour ses fautes, cela faisait-il également de moi une criminelle ? Le reste du repas se déroula en silence. Je levais les yeux de temps en temps de mon assiette pour regarder autour de moi. La mère supérieure qui m'avait réprimandée avant le repas ne cessait de me regarder.
Je n'avais jamais parlé à quiconque de mes cauchemars. Etant donné leur nature, on m'aurait vite prise pour une hérétique. Et, je savais très bien quel était leur sort. J'en avais vu en ville dans les premières années de mon arrivée à l'orphelinat. Des hommes et des femmes qu'on enchainait à la vue de tous. Leur visage était le plus souvent balafré, comme celui de ma mère lorsqu'elle avait été amenée en plein centre-ville, le jour de sa mort. Dans mes cauchemars, ce n'était pas ma mère mais moi qui étais dans cet état. Pourquoi ? Je ne le savais pas. Et cela me pétrifiait. Je ne comprenais rien à tout ça. La raison de la mort de ma mère et maintenant, la marque que j'avais dans le dos. Tout cela me paraissait incompréhensible. Qui étais-je vraiment en réalité ?
La mère supérieure me regardait toujours. Je pouvais sentir son regard à des kilomètres. Je passai une main dans ma nuque et rajustai ma coiffe. Au passage, mes doigts croisèrent une petite croix en argent. A son contact, ils se crispèrent. J'en eus comme des frissons tout le long de la colonne vertébrale. Je la regardai de plus près. Mon sang se glaça. J'avais entendu tellement de choses à propos de gens qui ne croyaient pas en ce dieu et qui terminaient sur le bûcher. Etait-ce pour ça qu'on avait condamnée ma mère ? Ma réflexion se stoppa nette lorsque la mère supérieure frappa dans ses mains. La première heure de la journée commençait. Je me rendis en cours.